Si c’est un homme

Si c'est un homme de Primo Levi. Attention c'est pas pour les enfants.

Si c’est un homme de Primo Levi. Attention c’est pas pour les enfants.

Préambule

De nos jours, la seconde guerre mondiale et les camps de concentration nazis sont l’astuce idéale des réalisateurs et auteurs en manque d’idée pour faire pleurer dans les chaumières. Le devoir de mémoire a beau être une belle idée, ne venez pas me dire que la pléthore de films sur des résistants, soldats et enfants Juifs soient là pour le devoir de mémoire. Ils sont là parce que c’est facile de faire pleurer avec ce sujet. Cette exhibition de ce qu’il y a de plus malsain dans l’histoire de l’Europe, quitte à en rajouter, me met sérieusement mal à l’aise en plus de m’agacer.
Heureusement, il existe des livres (et aussi des films) qui savent se démarquer du lot, grâce à l’intelligence d’écriture. Primo Levi avait cette intelligence d’écriture, en plus d’être un témoin direct de ce qu’était un camp de concentration. Allons donc le présenter : attention toutefois, n’allez pas lire ce livre si vous êtes sensible.

Présentation

Primo Levi était un étudiant en Chimie lors de la seconde guerre mondiale, résidant en Italie sous Mussolini. Comme il le dit lui-même, il eut « la chance » de n’être interné dans un camp de concentration qu’en 1944 (soit pas très longtemps avant la fin des haricots pour l’Allemagne nazie)… Tout étant relatif, surtout en cette période troublée et surtout quand on est un jeune Juif italien, il se retrouve au camp de concentration et d’extermination le plus célèbre : Auschwitz. Libéré en 1945 par les Soviétiques, il écrit plusieurs ouvrages, très sombres, et finit par se suicider en 1987. Si c’est un homme est publié en 1947 dans une petite maison d’édition pour connaître un grand succès en 1957 seulement, où il fut reconnu comme un chef d’œuvre (là je tire mes infos de la présentation de l’auteur dans les premières pages du livre). Si c’est un homme raconte l’histoire de sa vie au camp (le Lager) d’Auschwitz et donne des indications sur comment les survivants de ces camps firent pour échapper à une mort qui était globalement la règle.

Critique

Ce livre, je l’ai lu pour la première fois en cours de français, à l’initiative du meilleur professeur de français que j’aie jamais eu, et qui ne nous déçut jamais, mes camarades et moi, dans son choix de livres à étudier.
Primo Levi était italien et tout naturellement pour lui l’oeuvre majeure de la littérature italienne était sans conteste aucune La Divine Comédie de Dante.  Il serait long et fastidieux d’expliquer en détails les rapports entre la Divine Comédie et Si c’est un homme, mais le principe est le suivant : La Divine Comédie raconte le voyage d’un homme dans les mondes de l’au-delà, commençant par les neuf cercles de l’Enfer, puis par un passage au purgatoire puis remonte avec les sept cieux jusqu’au septième où Dieu est présent. Cette construction est copiée dans l’organisation de Si c’est un homme. Ce livre est comme une lente descente aux enfers jusqu’à la moitié exacte du livre, où la noirceur de la situation ne fait plus rien espérer, pour ensuite progressivement remonter vers un mieux relatif jusqu’à la libération du camp par l’Armée Rouge, et peu après, la liberté.
Il est à déconseiller aux âmes sensibles, aux dépressifs chroniques (et évidemment aux enfants pour qui cette lecture n’est clairement pas adaptée) de lire un tel livre tellement le désespoir suinte dans la première moitié du livre. La seconde moitié, malgré toute la relativité de l’amélioration du jeune Primo Levi, apparait par contraste comme une bouffée d’oxygène progressive.
Dans ce livre, il n’y a guère de joie, ni d’amour, ni presque aucune solidarité. Ce livre montre avec brio le travail de déshumanisation à l’œuvre dans le Lager, rendant encore plus terrible le poids de la culpabilité du survivant. L’on pourrait dire de tel ou tel polar qu’il est un livre « noir ». Aucun polar à ma connaissance ne peut être plus noir qu’un tel témoignage.
Alors, me direz-vous, pourquoi le lire ? Pour comprendre le passé, peut-être. Pour comprendre un peu mieux l’humain et jusqu’où la barbarie peut aller, sans doute. Parce qu’il est important d’être sur ses gardes, certainement. C’est une terrible lecture, mais une lecture qui vaut plus que de nombreux documentaires télévisuels. Plus qu’aucun en fait, tant la télévision rend passif et tant la lecture nous oblige à nous plonger dans l’histoire corps et âme.
Ce livre pourrait se lire vite. Mais tant qu’à faire je vous conseille de ne pas tout avaler d’un coup. C’est une lecture qui peut se révéler éprouvante,  même si elle est édifiante. Ne lisez pas tous les jours de cet ouvrage. Cela vaudra mieux pour votre moral. Ce n’est conseillé à aucune sorte d’enfant. Ce n’est pas un livre à offrir. Ce genre de livre est à garder pour soi, comme une mémoire sur papier. A lire une fois, car on risque de s’en souvenir très longtemps.

Conclusion

Si je vous ai fichu la trouille avec mes radotages sur la noirceur du livre, j’en suis navré ; ne vous y trompez pas, ce livre est un excellent livre. Eprouvant. Mais excellent. Plutôt que de regarder un énième téléfilm sur les courageux résistants ou Justes qui sauvèrent des Juifs, malgré les mérites évidents et prodigieux de ceux qui le firent réellement, lisez Si c’est un homme. L’impudeur de ces téléfilms dont nous abreuvent les chaînes historiques du petit écran, ces caricatures de la France de 39-45 où apparemment on était soit résistant soit collabo (mais jamais force neutre…Ben voyons. A en croire la télévision depuis la Libération, tout le monde était résistant durant la guerre. J’imagine que cela « soulage » les consciences.) n’est, à la longue, pas supportable et est insultante envers les diverses et nombreuses victimes de cette période. Quiconque, étant intéressé par cette période sombre de l’Histoire de l’Europe et du monde, voudrait se documenter devra passer un jour ou l’autre par lire ce témoignage de Primo Levi.

Et puisque ce livre le mérite bien, finissons par les premiers mots de Si c’est un homme, juste après la préface :

Vous qui vivez en toute quiétude
Bien au chaud dans vos maisons,
Vous qui trouvez le soir en rentrant
La table mise et des visages amis,
Considérez si c’est un homme
Que celui qui peine dans la boue,
Qui ne connaît pas de repos,
Qui se bat pour un quignon de pain,
Qui meurt pour un oui pour un non.
Considérez si c’est une femme
Que celle qui a perdu son nom et ses cheveux
Et jusqu’à la force de se souvenir,
Les yeux vides et le sein froid
Comme une grenouille en hiver.
N’oubliez pas que cela fut,
Non, ne l’oubliez pas :
Gravez ces mots dans votre cœur.
Pensez-y chez vous, dans la rue,
En vous couchant, en vous levant ;
Répétez-les à vos enfants.
Ou que votre maison s’écroule,
Que la maladie vous accable,
Que vos enfants se détournent de vous.

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